Samuel Nguiffo: « Le Cameroun n’a pas une politique nationale pour les peuples autochtones »

Chaque 9 août est célébrée la journée mondiale des peuples autochtones. Au Cameroun cette année, dans l’optique de permettre à ces communautés de participer au processus de réforme du droit foncier, l’une de leurs préoccupations majeures, le Centre pour l’Environnement et le développement (Ced) en collaboration avec le Cefaid et le Racopy a organisé dans le cadre du projet LandCam des ateliers locaux et des études de terrain dont l’objectif visait à faire le diagnostic de la situation foncière et bien d’autres problématiques dans les communautés autochtones. Le point sur les avancées et les défis qui interpellent le gouvernement dans la prise en compte de cette population avec Samuel Nguiffo, directeur du Ced.
photo samuel nguiffoQuelles sont les avancées vis-à-vis de la situation des peuples autochtones au Cameroun ?
Par rapport à la situation il y a 20-25 ans, on voit qu’il y a des choses qui ont bougé. Mais par rapport à ce qu’on aimerait voir, il y a encore du chemin à parcourir. Qu’est-ce qui a changé ? Sur le plan de la reconnaissance des droits des peuples autochtones sur les questions de représentations politiques par exemple, on a des maires autochtones, on a un sénateur suppléant Mbororo, un secrétaire général de ministère qui est Mbororo, des maires adjoints, des conseillers municipaux… Donc, il y a des Mbororo qui sont des représentants élus du peuple au niveau central et local. Il y a également des services de proximité qui ont été mis en place. Il y a des centres d’Etat civil spécifique dans quelques communautés autochtones, surtout Baka. On a également un Service d’action sociale du Minas [ministère des Affaires sociales, Ndlr] dans tous les arrondissements où il y a les peuples autochtones. Et ces Services apportent un appui aux communautés autochtones même si, parfois pour des raisons budgétaires, l’appui ne pas être toujours à la hauteur de ce qui serait attendu. Mais on voit que des efforts sont faits dans ce sens. On voit également quelques efforts faits en matière d’appui à l’accès à l’éducation et sur les redevances forestières. Dans les zones forestières où il y a les peuples autochtones, de plus en plus, on reconnaît aux communautés notamment Baka, la possibilité d’avoir accès à ces ressources. Au-delà, il y a une chose qui a beaucoup avancé. On parle beaucoup de cette question aujourd’hui plus qu’il y a 20 ou 30 ans. Beaucoup de gens savent qu’il y a un problème autochtone dans notre pays. Ça je crois que c’est en très grande partie grâce au travail des médias.
Qu’est ce qu’il faudrait améliorer à votre avis ?
Il y a des choses qui n’ont pas changé. Des choses sur lesquelles il faudrait encore travailler. On n’a pas une politique nationale pour les peuples autochtones. C’est-à-dire qu’on n’a pas une vision de l’Etat qui dit qu’est ce qu’on veut faires des peuples autochtones ? Comment on va s’assurer que leur développement suive une certaine direction de manière cohérente pour arriver à un résultat précis ; on n’a pas une loi qui protège les peuples autochtones de manière particulière. Et c’est un problème. On n’a pas les règles qui imposent à ceux qui font des activités dans les zones autochtones de respecter un certain nombre de conditions pour ne pas avoir un impact très grand sur les peuples autochtones. Ce sont des choses qu’on veut arriver. Enfin, on n’a pas en parlant de foncier de manière spécifique, de règles qui permettent d’assurer la reconnaissance et la protection des droits fonciers des peuples autochtones. Parce que le droit qui protège tout le monde n’est pas apte à les protéger.
S’agissant des droits fonciers, quelles sont les spécificités à intégrer pour la protection des peuples autochtones ?
Sur la base de ce que l’on sait des éléments de vulnérabilité des peuples autochtones, ce serait si on fait une loi, de réaliser avant l’adoption de la loi, une étude qui montre quel va être l’impact de son application sur les peuples autochtones. Par exemple, si on fait une loi foncière comme il y a 40 ans [Ordonnance de 1974 fixant régime foncier au Cameroun, par ailleurs obsolète , Ndlr], dans laquelle on dit que pour avoir un titre foncier, il faut montrer qu’on a mis en valeur la terre par des structures qui sont permanentes donc des maisons en dur ou une plantation de culture de pérenne. Quand on fait cela, on exclu ceux qui ne construisent pas en dur. On exclu celui qui ne cultive pas le cacao ou le café ou le palmier à huile. Or si on avait fait une telle étude, on aurait vu que la loi ne respectera pas les droits des communautés autochtones et on aurait vu quels sont les articles qu’il faut mettre dans la loi pour prendre en compte leurs droits. C’est de cela qu’il s’agit : s’assurer chaque fois qu’on prend une mesure, une décision ou une loi, qu’on fait un projet, qu’on regarde quel va être l’impact sur les communautés autochtones.
Est-ce qu’au final autant de mesures ne feront pas des communautés autochtones, un peuple à part ?
Non, parce qu’on peut le faire en fixant un objectif. On peut le faire jusqu’à ce que tel objectif soit atteint. On l’a déjà fait au Cameroun. Dans les premières années de l’indépendance, on avait des examens officiels Nord-Cameroun et des examens officiels Sud-Cameroun. Cela ne se passait pas au même moment parce que les saisons n’étaient pas les mêmes. Pour éviter d’imposer aux enfants d’aller à l’école au cœur de la saison sèche. Entre février et mai, il fait extrêmement chaud dans le grand Nord. Si on impose aux enfants d’aller à l’école à ce moment, on n’est pas très sûr que ça aille. Ensuite, les distances étaient très longues. Les parents n’avaient pas toujours les moyens d’envoyer les enfants assez loin, le temps qu’ils soient un peu grands. L’Etat a pris des mesures. On a mis en place un système d’internat. On prenait des enfants à bas âge, l’Etat s’occupait d’eux. Il donnait la nourriture, l’éducation, etc. Les parents n’avaient pas les moyens de payer. Le but en faisant cela était de rattraper un retard dans le domaine de l’éducation. Le retard a été rattrapé, aujourd’hui on ne le fait plus. C’est un peu cette discrimination positive en faveur des peuples autochtones que nous voulons voir mettre en place. Ce n’est pas très cher ! C’est une mesure ciblée qui vise une population précise et qui est limitée dans le temps.

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